Le plus souvent, nous nous quittions avec le sentiment qu’il valait mieux se quitter, que la séparation nous épargnait des déceptions et des échecs - avec le sentiment qu’il n’y avait pas vraiment grand chose à attendre de nous, que c’était fini ou presque, qu’il faudrait un miracle pour que cela renaisse.
Lettre à Franca; Louis Althusser
Le 29/09/1961
Je suis ému au fond de l’âme quand je prononce ton nom…ce nom si fragile et si fort. Si fragile sans doute parce que je me sens fort de pouvoir le prononcer, si fort parce que je puis être infiniment faible et confiant en toi, sans rien perdre de ma force : simplement c’est toi alors qui la portes.
Lettre à Franca; Louis Althusser
Le 21/09/1961
Il faut penser à organiser les choses : pour le temps de l’absence, puisqu’on y est soumis. […] Il faut donner un contenu à cet amour de l’absence, et pas seulement le contenu du désir et du cri (j’aime comme je te désire, j’aime comme tu me désires, j’aime comme tu cries, j’aime comme je t’appelle), mais aussi le contenu de la pensée et du travail sur soi-même.
Lettre à Franca; Louis Althusser
Le 21/09/1961
J’aime ton avidité
J’aime ta passion
J’aime comme tu réfléchis sur ta passion dans ta passion
J’aime te voir réfléchir, penser les évènements avant qu’ils n’adviennent
J’aime que tu m’aimes tout entier
Que tu ne fasses pas de détail
J’aime le risque que tu prends et la confiance que tu as quand tu dis il y a toujours une solution
J’aime que tu ries en le disant
J’aime que tu fasses tout ce que je veux
J’aime que tu sois tout ce que je souhaite
Sans rien perdre de ce que tu es
J’aime ton enfance dans la bouche et le sourire et l’âge dans tes yeux
J’aime que tu puisses tout oublier
J’aime que tu puisses ne rien oublier
J’aime pouvoir t’aimer sans épuiser mes raisons de t’aimer.
Lettre à Franca; Louis Althusser
Le 19/09/1961
Tu habites en moi comme mon coeur et mon souffle, et pas moyen de s’en décrocher, et le seul moyen de se débarrasser du coeur, c’est de le laisser battre, le seul moyen de se débarrasser du souffle c’est de le laisser respirer. Alors peut-être que tu comprendras que le seul moyen de me délivrer de toi c’est de te dire que je t’aime, et que ça continue, et que ça ne s’arrange pas.
Lettre à Franca; Louis Althusser
Le 19/09/1961
Au réveil tu étais là
Enfin j’ai recréé ta présence de toutes mes forces
ton visage, ta voix, tes gestes, ton regard, ton corps
L’inachevé de toi que j’aime tant
L’inachevé de perfection je dis bien de perfection
Qui m’est un coup au coeur quand je te vois
J’emporte en moi mon autre monde
Mon monde élu, choisi, voulu
Qui pousse en moi ses racines profondes.
Lettre à Franca; Louis AlthusserDimanche 17/09/1961
Grave en toi tout cela, et que tout cela devienne ta chair, ton sang et ton souffle. Je te le dis de toute mon âme (moi qui ne dis jamais rien!!) ma chérie, ma tendre amour, ma violente amour, ma bien-aimée : nous commençons un long voyage, nous commençons seulement une longue histoire, c’est à peine l’aube, ouvre les yeux, la nuit est encore accrochée aux branches, ouvre les yeux mon amour, le jour est là, qui naît peu à peu, lent comme nous, impatient comme nous, proche et rapide comme nous.
Lettre à Franca; Louis AlthusserVendredi 15/09/1961

Lettre à Franca - Vendredi 15/09/1961 - Louis Althusser

D’abord le silence, puis on a parlé de toi, le seul moyen d’exprimer tout haut le seul nom qui habitait ce poignant silence. […] C’est [toi], noire, nuit, feu, belle et laide, passion et raisons extrêmes, démesurée et sage, tout ce que vous voudrez, tout ce que vous pourrez en dire : [toi] que j’aime : mon amour, je suis brisé de t’aimer jambes coupées ce soir à ne plus pouvoir marcher, et pourtant, qu’ai-je fait d’autre aujourd’hui que penser à toi, te poursuivre et t’aimer ? jambes coupées comme par une marche infinie, et c’est sans doute cela : marche infinie pour épuiser l’espace que tu m’ouvres. Je le sais, j’en suis heureux, je dis oui, oui à cet effort si facile, à cette fatigue bien-aimée, à toutes les souffrances, de demain - même à celles que nous n’aurons pas méritées, aux souffrances vaines : celles de la distance et de l’absence absurdes.

Le bien que tu m’as fait, le bien que tu me fais est infini. Je ne pars pas seul, je pars avec ce don inépuisable à découvrir, à reconnaître. C’est une tâche et un travail pour des jours et des jours, pour occuper - mon Dieu, pourvu que cette occupation ne me soit jamais ravie, pourvu qu’il ne t’arrive jamais rien de mal ma chérie - tous les jours qui me séparent de toi. Je dis cela, mon amour, je dis cela qui est vrai - mais je le dis aussi pour combattre le désir de toi, de ta présence, le désir de te voir de te parler de te toucher de t’embrasser (cela je ne sais comment je vais faire pour le supporter - pour supporter l’insupportable) (si je t’écris c’est aussi pour cela - tu l’as si bien compris : l’écriture rend présent d’une certaine manière, c’est une lutte contre l’absence).

gilbert-desmee
[…]Vous ne savez pas tout ce que je souffre. Près de vous, loin de vous, je suis également malheureux. Pendant les heures qui nous séparent, j’erre au hasard, courbé sous le fardeau d’une existence que je ne sais comment supporter. La société m’importune, la solitude m’accable. Ces indifférents qui m’observent, qui ne connaissent rien de ce qui m’occupe, qui me regardent avec une curiosité sans intérêt, avec un étonnement sans pitié, ces hommes qui osent me parler d’autre chose que de vous, portent dans mon sein une douleur mortelle.
Adolphe; Benjamin Constant